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Relire Karl Barth avec discernement

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Cinquante ans après sa mort, quel héritage le théologien Karl Barth a-t-il laissé? Entretien avec Henri Blocher.

Il y a cinquante ans, le 10 décembre 1968 à Bâle, s’éteignait le pasteur protestant réformé Karl Barth. Considéré par ses pairs comme un théologien majeur du 20e siècle, sa lecture a dépassé les barrières confessionnelles et a nourri des débats parfois vigoureux. Le théologien évangélique Henri Blocher a participé à deux ouvrages collectifs sur le rapport de Karl Barth avec les évangéliques.

Que reste-t-il de l’héritage de Karl Barth?
Karl Barth me semble très largement reconnu comme un «grand», qui reste présent grâce à la richesse de son œuvre. Aujourd’hui, il n’y a guère de barthiens que dans le monde anglo-saxon, mais le potentiel de «renaissances» barthiennes - en d’autres temps et d’autres lieux - demeure. Même dans les pays où son influence s’est effacée et ne connaît pas de regain, son nom reste prestigieux: le citer apporte un «plus».

Quelle a été son influence sur le protestantisme en général? Et sur l’évangélisme?
Fondamentalement, Karl Barth est le théologien qui a permis un retour à la prédication «substantielle» de thèmes de la Réforme et de l’Ecriture, sans pour autant exiger l’abandon du traitement historico-critique de la Bible. Ce qui est incompatible avec l’inspiration plénière (toute l’Ecriture est inspirée de Dieu).
Il a rendu possible de prêcher comme Calvin sans se soumettre à l’Ecriture comme Calvin. La renaissance barthienne aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne touche surtout deux groupes que cette possibilité attire. D’une part, des «libéraux» fatigués par le creux de la prédication libérale, mais qui ne veulent pas payer le prix de l’opprobre «fondamentaliste». D’autre part, des évangéliques qui ne se sentent plus capables de résister à l’historico-critique ordinaire mais ne veulent pas abandonner les grandes affirmations de la foi traditionnelle.
Ce qui attire ainsi chez Karl Barth est aussi sa faiblesse. Le protestantisme français, par exemple - qui a été barthien plus intensément et plus longtemps que la moyenne - a par la suite basculé presque tout entier, et rapidement, dans le néo-libéralisme.

Sa théologie est parfois qualifiée de néo-orthodoxe. Est-ce justifié?
Dans une interview à la fin de sa vie, Karl Barth a jugé ridicule qu’on l’assimile au courant orthodoxe (ou évangélique selon l’usage du terme dans nos milieux). Outre l’écart sur l’Ecriture, deux choses le séparent profondément des évangéliques. Il y a l’ambiguïté qui marque toute sa reprise des thèmes anciens. On a pu dire qu’il affirmait toutes les clauses du Credo, mais aucune dans le sens exact de ceux qui l’avaient composé. Il y a aussi chez Karl Barth un renversement de l’ordre biblique qui fait de Jésus-Christ incarné le vrai Premier Adam. Selon lui, la réconciliation fonde la création.

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Sur quels thèmes la pensée barthienne reste-t-elle pertinente aujourd’hui?
Son message porté sur la transcendance de Dieu est pertinent devant l’idolâtrie présente de la liberté individuelle. Par l’insistance massive sur l’objectivité de l’œuvre de Dieu en Jésus-Christ, le sol sur lequel nous nous tenons, l’air que nous respirons, son œuvre d’après la Seconde Guerre mondiale est un antidote efficace à l’ère du vide. Sa fermeté sur d’importants repères éthiques mérite aussi d’être rappelée. Son combat contre le totalitarisme nazi reste un bel exemple. Son évolution vers un modèle d’Eglise de professants - même s’il n’a pas été jusqu’au bout - et sa critique, à la fin, mordante envers le sacramentalisme, devraient nous aider à freiner les dérives en sens inverse.

Qu’est-ce que la (re)lecture de Karl Barth pourrait apporter à l’évangélisme contemporain?
Cette lecture propose un remède aux trois faiblesses dont souffrent communément les évangéliques: l’inculture désastreuse en matière d’histoire de l’Eglise et de la pensée chrétienne; le pragmatisme qui éloigne les évangéliques de la réflexion sur les principes; et la suggestion que tout dépend finalement de l’homme, de la décision qu’il prend et tire de ses propres ressources.
L’œuvre de Karl Barth apporte une réponse à ces manques par une information abondante et précise sur l’histoire de la théologie; par l’investissement prodigieux de Karl Barth en théologie dogmatique, pratiquement efficace, puisqu’il a changé le visage de beaucoup d’Eglises pour une génération; et enfin, par le sens qu’avait le théologien de la souveraineté de la grâce. Sa lecture doit être, cependant, une école de discernement. Elle doit montrer aux évangéliques que le retour aux thèmes de la Réforme ne porte pas son fruit dans la durée sans reconnaissance de l’entière autorité et vérité de l’Ecriture.

Propos recueillis par David Métreau

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