«La vie par procuration»: J.-J. Goldman

image: «La vie par procuration»: J.-J. Goldman
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La vie par procuration

Elle met du vieux pain sur son balcon
Pour attirer les moineaux, les pigeons
Elle vit sa vie par procuration
Devant son poste de télévision

Levée sans réveil
Avec le soleil
Sans bruit, sans angoisse
La journée se passe
Repasser, poussière
Y'a toujours à faire
Repas solitaires
En points de repère

La maison si nette
Qu'elle en est supecte
Comme tous ces endroits
Où l'on ne vit pas
Les êtres ont cédé
Perdu la bagarre
Les choses ont gagné
C'est leur territoire

Le temps qui nous casse
Ne la change pas
Les vivants se fanent
Mais les ombres, pas
Tout va, tout fonctionne
Sans but, sans pourquoi
D'hiver en automne
Ni fièvre, ni froid

Elle met du vieux pain sur son balcon
Pour attirer les moineaux, les pigeons
Elle vit sa vie par procuration
Devant son poste de télévision
Elle apprend dans la presse à scandale
La vie des autres qui s'étale

Mais finalement, de moins pire en banal
Elle finira par trouver ça normal
Elle met du vieux pain sur son balcon
Pour attirer les moineaux, les pigeons

Des crèmes et des bains
Qui font la peau douce
Mais ça fait bien loin
Que personne ne la touche
Des mois, des années
Sans personne à aimer
Et jour après jour
L'oubli de l'amour

Ses rêves et désirs
Si sages et possibles
Sans cri, sans délire
Sans inadmissible
Sur dix ou vingt pages
De photos banales
Bilan sans mystère
D'années sans lumière

Elle met du vieux pain sur son balcon

Ces Hits entrés dans l'histoire.

Comment peut-on vivre entouré d’autres personnes, mais ressentir une énorme solitude? Jean-Jacques Goldman aborde de front cette question dans ce tube sorti milieu des années 80. L’impact du texte est d’autant plus fort que nous connaissons tous quelqu’un qui ressemble à cette femme qui «vit sa vie par procuration devant son poste de télévision». La vie qu’elle mène est rythmée par les «repas solitaires», et le refrain nous rappelle qu’en dehors des émissions télévisées, elle doit la seule animation réelle de son existence aux moineaux et aux pigeons qu’elle attire sur son balcon avec des miettes de pain. La question est posée plusieurs fois: s’agit-il vraiment d’une vie, ou est-ce simplement une «existence»? «Les êtres ont cédé, perdu la bagarre. Les choses ont gagné, c’est leur territoire.» Pire encore, il ne lui manque que deux aspects essentiels pour vraiment vivre. Elle n’a aucun objectif («Tout va, tout fonctionne, sans but, sans pourquoi») et elle a oublié l’amour («Des crèmes qui font la peau douce (…) mais ça fait bien loin que personne ne la touche»).

Succédant à l’optimisme des «30 glorieuses» d’après-guerre, le matérialisme des années 80 allait décevoir de nombreuses personnes et susciter commentaires et dénonciations, notamment de la part d’artistes comme Jean-Jacques Goldman dont les textes ont souvent ciblé l’aliénation de la vie moderne et urbaine. Trente ans plus tard, rien n’a changé dans ce domaine et les laissés-pour-compte semblent toujours aussi nombreux. Nous sommes attendris par leurs conditions de vie quand nos artistes ou journalistes attirent notre attention sur eux, mais nous arrive-t-il d’envisager un engagement qui ferait une différence?

Nous, chrétiens, nous suivons le Christ qui dit, à propos des brebis de son troupeau: «Je suis venu pour qu’elles aient la vie en abondance» (Jn. 10, 10). Ça change quoi pour nous et pour ceux qui nous entourent? Dans la chanson, la femme ouvre un album photo dans la dernière strophe, et le verdict tombe: «Bilan sans mystère d’années sans lumière.» Jésus dit qu’il est la lumière du monde. Il nous demande de l’imiter. Ça change quoi pour ceux et celles que nous côtoyons, et pour qui les années passent «sans lumière»?

Jonathan Hanley

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