Quand le média tente de détrôner l’info

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Favoriser la forme au détriment du fond; une tentation à laquelle de nombreux médias succombent. La presse n’a pas bonne presse, mais elle subsiste. Quel avenir en perspective? Dossier.

Le journalisme serait-il une profession continuellement en crise? C’est la question qu’on pourrait sérieusement se poser. Voici plus de quinze ans que les spécialistes parlent de la baisse du nombre de journalistes de la fin de telle ou telle publication et d’un désintérêt croissant des citoyens pour la presse et l’information. La profession semble décriée et avoir perdu de sa superbe. Or selon une étude publiée le 10 mars dernier, à l’occasion des Assises du journalisme de Tours, neuf personnes sur dix (en France) jugent que le journalisme est «un métier utile», 82% estiment qu’il est «indispensable dans une société démocratique» quand 85% d’entre elles pensent qu’il existera toujours.

Le fond et la forme
Ces mêmes citoyens interrogés sont néanmoins majoritaires à regretter des médias qui «disent tous la même chose ou presque» et qui ne représentent pas la diversité des points de vue de manière équilibrée. Y aurait-il d’un côté des journalistes «utiles» et de l’autre des «influenceurs» en recherche de buzz en permanence? Ceux qui misent sur le fond et les autres sur la forme?
Pour Pierre-André Léchot, formateur en prise de parole, communication et médias à l’Université de Neuchâtel, il n’est pas question de dissocier le fond et la forme. «Toute transmission se fait avec un contenu proposé dans un contenant, sous une forme qui joue un rôle actif.» Pourtant, il juge important de privilégier le fond «plus difficile, car il exige de raconter la réalité, complexe, sans tomber dans les clichés et les facilités» et une information «vérifiée, complète, pertinente, contextualisée».
Tout cela devrait être présenté dans un langage «accessible, innovant, surprenant, enrichissant», préconise Pierre-André Léchot. Certains titres de presse, sites internet, radios ou chaînes de télévision font malheureusement l’extrême inverse.

Petites histoires croustillantes
Ainsi, un journaliste travaillant dans un journal gratuit s’est vu reprocher d’avoir consacré plusieurs jours à une enquête sur la formation des jeunes footballeurs. «Laisse tomber ce type d’articles», lui a signifié la rédaction en chef. Pour justifier cette remarque, ses responsables lui ont dit qu’une brève sur la petite culotte de la compagne d’une star du ballon rond avait fait cent fois l’audience de son article. Elle avait surtout l’avantage d’avoir été rédigée en cinq minutes.
«Malheureusement, un média peut “marcher” même en misant sur la forme, au détriment de la vérité et de l’intérêt pour le bien commun», estime Pierre-André Léchot. L’audience et les revenus publicitaires générés demeurant les interrogations de ces pratiques. Les mêmes recettes seraient privilégiées par ces médias qui privilégient la forme au détriment du fond, indique le communiquant: sexe, violence, «révélations» complotistes, faits divers «croustillants» qui permettent de «toucher émotionnellement une large audience».
«On aboutit malheureusement à des communications présentées comme des informations mais qui peuvent être fausses totalement ou en partie. On raconte des histoires sans se soucier d’en vérifier la véracité.»

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Une réforme?
Avec - c’est certain - des intentions plus louables, de nombreux médias chrétiens ont été lancés ces dernières années, notamment sur internet et les réseaux sociaux. Si certains d’entre eux privilégient la forme sur le fond, Eric Célérier, pasteur et fondateur du Top Chrétien se veut rassurant. «Un adolescent qui passe par une crise mettra peut-être davantage l’emphase sur le paraître que sur l’être, mais cette crise est aussi nécessaire et inévitable. Si on définissait cet adolescent juste par ce côté superficiel, on limiterait fortement notre vision de ce que sera sa vie future.» Et de poursuivre: «De même, voir les médias uniquement sous l’angle des fake news et de l’éphémère empêche de voir l’opportunité immense que cela représente pour l’Eglise.»
Plutôt que de craindre ces médias récents et leurs supports parfois novateurs, le pasteur préfère voir cela comme les signes avant-coureurs d’une «nouvelle réforme de l’Eglise dans laquelle la technologie jouera un rôle important». Comme l’imprimerie a joué un rôle indéniable pendant la Réforme protestante du 16e siècle, assure Eric Célérier.

Besoin de protection
Une presse en crise, cela a des conséquences pour la démocratie mais les citoyens ont leur part à jouer, assure Jeremy Littau, professeur de journalisme à l’université de Lehigh, aux Etats-Unis.
Ces citoyens «doivent se rendre compte que les communautés locales sont fragiles si on ne les protège pas. Elles ne peuvent plus se reposer sur des organes de presse qui ont une vision à court terme. C’est au public de s’assurer que, face aux puissants intérêts, il y ait des acteurs indépendants qui vérifient les informations avant de les transmettre», a-t-il écrit dans un article publié sur le site d’information Slate en février.
Le manque d’indépendance de la presse, la collusion avec les actionnaires et les responsables politiques sont des reproches récurrents faits aux médias et à ceux qui transmettent les informations.
Alors que les médias sont de plus en plus concentrés entre les mains de grands groupes de presse - six en Suisse, une dizaine en France - le besoin d’une presse indépendante se fait fortement ressentir. Pourtant cette indépendance a un prix et cela, le lecteur ferait bien de s’en souvenir.

David Métreau

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