Un fragile vent de liberté souffle sur l’Algérie

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En Algérie, les chrétiens espèrent une ère nouvelle. Quels sont les enjeux, dans un pays où la foi chrétienne n’est pas acceptée?

Commencé le 16 février en réponse à la candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat, le mouvement protestataire en Algérie ne s’est pas arrêté à la démission de ce dernier le 2 avril. Pour les manifestants, c’est tout le «système» qui doit quitter le pouvoir.
Cette libération concernera-t-elle aussi les chrétiens, de plus en plus nombreux dans le pays? L’avenir nous le dira. En attendant, voici venu le temps du bilan de vingt ans de présidence Bouteflika et de ses conséquences sur l’Eglise en Algérie.

Tolérés, mais pas encore acceptés
«Il se dessine une nouvelle donne, pour nous les chrétiens. Nous espérons que nos droits ne vont pas reculer», avance prudemment Mustapha Krim, pasteur évangélique à Béjaïa, en petite Kabylie, sur le rivage méditerranéen. L’ancien président de l’Eglise protestante d’Algérie (EPA) - association qui représente la plupart des Eglises protestantes dans le pays - estime qu’avec le désormais ex-président, les chrétiens ont bénéficié d’un «semblant de reconnaissance et de tolérance», mais d’une légitimité tout de même. «Pour l’instant, nous sommes tout juste tolérés mais pas encore acceptés», abonde Salah Chalah, l’actuel président de l’EPA. Pasteur à Tizi-Ouzou, il déplore les difficultés liées à la mise en conformité de l’association qui existe pourtant depuis 1974. «Nous voulons travailler sereinement comme toutes les associations nationales.»

La loi de 2006 pèse encore
L’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, pendant la guerre civile algérienne ou «décennie noire» avait suscité chez les chrétiens un espoir de changement. Néanmoins, pour Mustapha Krim comme pour Salah Chalah, le deuxième mandat d’Abdelaziz Bouteflika a constitué un tournant. «Avec l’ordonnance 06-03 de 2006 qui restreint les conversions vers le christianisme nous avons, en gros, le droit de nous taire», déclare Mustapha Krim, qui regrette l’accès fermé pour les chrétiens aux médias nationaux et une pression administrative constante. «Aujourd’hui, trois églises sont encore fermées dans mon département», ajoute-t-il. «Qui décide? Nous ne savons jamais. Nous ne savons pas sur quel pied danser. En général, personne n’a le courage de prendre position pour la réalité et pour nos droits.»
Pourquoi l’ex-président algérien a-t-il promulgué cette loi de 2006? Salah Chalah émet l’hypothèse d’un marchandage avec les islamistes. «Le président avait dû subir des pressions.» La «décennie noire» qui s’est achevée en 2002 pour certains - en 2005 pour d’autres - a fait des dizaines de milliers de morts dans les affrontements entre l’armée et les islamistes du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA) notamment.

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Pour plus de liberté
Dans les manifestations qui ont lieu pratiquement tous les jours, mais surtout le vendredi, de nombreux chrétiens sont mobilisés. Pourtant, le temps semble ne pas encore être venu d’apporter ses revendications chrétiennes lors des rassemblements. Place à la patience et au pragmatisme. «Prendre le drapeau pour revendiquer le christianisme, ce n’est pas une bonne idée», glisse Mustapha Krim. «Nous n’avons pas d’exigences au delà de ce qui est normal ou acceptable. Nous avançons quand même, mais c’est toujours périlleux.»
Salah Chalah espère que le peuple algérien jouira de davantage de liberté, qui bénéficiera aussi aux chrétiens. «Nous souhaitons avoir notre espace dans la société et être respectés en tant que chrétiens. Nous souhaitons aussi la liberté d’importer et d’imprimer de la littérature chrétienne, et d’organiser des événements dans des lieux publics», déclare le président de l’Eglise protestante d’Algérie.
«Nous voulons plus de liberté, plus de démocratie, nous demandons la fin des blocages administratifs pour avoir une vie équilibrée. Il s’agit de trouver des compromis pour ce qui est excessif et non avenu», implore de son côté Mustapha Krim.

L’islam n’a plus la cote
Le code de la famille - qui en cas de mariage mixte favorise le conjoint musulman - est à revoir, estiment les chrétiens d’Algérie. «Le conjoint chrétien est comme démis de ses droits de transmettre sa foi à ses enfants. En cas de divorce, il est très rare qu’un conjoint chrétien obtienne gain de cause», déplore encore le pasteur de Béjaïa. Si dans un compromis, en échange du pouvoir, le régime d’Abdelaziz Bouteflika a permis aux islamistes «d’islamiser» la société, cette religion perd désormais du terrain. C’est ce qu’affirme le pasteur algérien: «L’islam, lui-même, a beaucoup de mal à vivre et à évoluer face aux critiques de la modernité. Nous avons une jeunesse qui veut vivre et développer des thèses du futur.»

Une foi bientôt publique?
Les chrétiens pourraient-ils à l’avenir constituer une force politique? Si en tant que pasteur, Mustapha Krim se définit comme apolitique, il ne serait pas étonné que «des chrétiens démocrates se mettent bientôt en piste. Mais ce n’est pas encore le moment», répète-t-il. «On doit évoluer au niveau de la maturation de la conscience politique et religieuse. La majorité des chrétiens sont de souche islamique, d’anciens musulmans. Il faut l’assumer.»
Le christianisme a été plus visible en Algérie ces dernières années, cependant, beaucoup de chrétiens n’osent pas encore s’afficher. «J’espère que ces années seront bientôt un ancien et mauvais souvenir», avance Salah Chalah.
Le pasteur à Tizi-Ouzou est certain qu’un grand nombre de personnes afficheront leur foi publiquement ces prochains mois dans les Eglises, «surtout dans les régions arabophones».

Dieu est en train de guérir
Les manifestations et le changement de régime politique qui se profile sont autant de réponses aux prières des chrétiens, assure le président de l’EPA. «Nous voyons Dieu agir.» Depuis le début de l’année, anticipant les élections présidentielles, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les chrétiens des quarante-six communautés de l’EPA se relaient pour prier pour un changement dans la paix. Avec le résultat que l’on connaît et des manifestations pacifiques saluées par la presse internationale.
L’EPA a pris comme fil rouge pour cette année le verset suivant: «Si mon peuple sur qui est invoqué mon nom s’humilie, prie, et cherche ma face, et s’il se détourne de ses mauvaises voies, je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché, et je guérirai son pays» (2 Chron. 7, 14). Salah Chalah commente: «“Je guérirai son pays”, je crois que c’est ce que nous sommes en train de vivre.»

David Métreau

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