Ras-le-bol justifié des agriculteurs

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L’agriculture vit des jours sombres et ses acteurs le ressentent. Quel avenir se dessine pour la paysannerie? Dossier: Paysans croyants

«Pollueur, bourreau d’animaux», le paysan souffre d’une sale image et doit rendre des comptes, en plus de travailler parfois jusqu’à soixante heures par semaine. C’est ce rythme de vie associé à une précarité grandissante qui a causé le suicide de 447 paysans suisses entre 1991 et 2014. Alors que le taux de suicide global est en baisse depuis les années 90, dans la population paysanne il a augmenté depuis 2003.
En France, on parle d’un suicide tous les deux jours, ce qui en fait la deuxième cause de mortalité dans la population agricole. Depuis quelques années, ce phénomène est connu du grand public et des aides ont été mises en place, dans le monde chrétien comme séculier.

Induits en erreur
Début mars, dans l’Ain (France), un céréalier a été passé à tabac alors qu’il répandait du désherbant. L’ironie, c’est que ce que l’Etat reproche aux agriculteurs - ou du moins ce qu’il surveille attentivement - est ce qu’il lui a appris. «Quand j’ai suivi l’école d’agriculture, dans les années 70, on nous a montré quels engrais commerciaux utiliser. Nous avons appris à utiliser ces produits chimiques comme des bénéfices pour nos cultures», témoigne Claude Jaccoud, agriculteur à la Vallée de Joux (Suisse) et créateur des groupes de prière pour agriculteurs. Poussés à produire toujours plus et «induits en erreur», «les agriculteurs sont beaucoup plus attaqués et touchés que l’industrie agrochimique, qui continue à vendre ses produits».

La finance à tout prix
L’approche productiviste et interventionniste de l’Etat qui a accompagné le développement économique de l’agriculture à la fin du 20e siècle, «était concentrée sur l’effort technique et l’utilisation de la science pour développer la branche», indique Jérémie Forney, anthropologue social spécialisé dans l’agriculture.
«Mais l’Etat s’est préoccupé du développement économique, sans se demander si les agriculteurs en souffriraient ou non.» Et puis ce système a montré ses limites. Les surproductions ont été nombreuses et, dans la foulée, les questionnements environnementaux et alimentaires sont arrivés. L’agriculteur, «pris entre le marteau et l’enclume», selon Claude Jaccoud, finit par devenir schizophrène. «Le producteur n’a aucun pouvoir de décision économique.» Car le 20e siècle a vu une déconnexion croissante entre le producteur et le consommateur. Ce que la bureaucratisation intense a tenté de résoudre, avec des normes de traçabilité et de transparence, afin de garantir au consommateur la qualité de son alimentation. «Mais cette bureaucratisation, un poids pour beaucoup de paysans, a accompagné une évolution de la société en général, pas seulement dans l’agriculture.» Néanmoins, «nous sommes dépendants de la nature, de la météo. Parfois, je suis pris entre la nécessité de m’occuper de mes cultures, et l’impératif de rendre la paperasse dans les délais», déplore Claude Jaccoud.

Revenir à une agriculture raisonnable?
Jérémie Forney explique: «Le monde agricole vit un changement profond, qui prend du temps. Ce n’est pas le passage d’un modèle à l’autre, mais celui d’un modèle prédominant à un éclatement de modèles.» Pour Claude Jaccoud, la solution à la crise agricole doit passer par une diminution de la taille des exploitations. «Revenir à une agriculture raisonnable. Cela nécessite aussi un changement d’attitude dans les cœurs.» Un constat que reconnaît en partie l’anthropologue: «Il ne suffit pas de savoir les choses. Pour les comprendre, nous devons les reconnecter au relationnel, pour que les choix que nous prenons aient un sens.»

Joëlle Misson

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