Notre-Dame: un drame révélateur

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L’incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris a engendré une grande vague d’émotion. Comment la comprendre?

«Ce drame a suscité en moi une certaine émotion qui m’a surpris, parce que je ne suis pas catholique.» Louis Schweitzer, pasteur baptiste, parle de l’incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril dernier. Il n’est pas le seul. L’événement a provoqué une vague d’émotion qui s’est répandue bien au-delà des catholiques ou de la France. Mais pourquoi le sort de vieilles pierres touche-t-il autant dans une Europe en pleine mutation technologique, économique et migratoire?

Deux dimensions symboliques
Louis Schweitzer, également professeur d’éthique et de spiritualité à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, est engagé dans le dialogue avec les catholiques. Il explique qu’il s’est davantage senti touché en tant que Français qu’en tant que chrétien. Car la cathédrale a deux dimensions symboliques. Pour les catholiques, c’est l’Eglise principale de la capitale de la France. Pour les autres, elle constitue «une partie de la mémoire, de l’Histoire. Le côté chrétien était secondaire.»

Retour impossible
Notre-Dame est une partie essentielle de l’Histoire du pays, traversant les siècles, et la distance des routes de France est mesurée par rapport à son parvis. «Il n’y a pas un seul monument en France qui pourrait avoir cette dimension symbolique un peu générale», souligne-t-il. En se mobilisant pour le restaurer, des personnes, y compris étrangères à la foi, révèlent de manière surprenante leur attachement à l’Histoire.
Pourtant, nous sommes bien loin de l’univers mental du Moyen-Age, une époque où l’on était chrétien car on était membre de la société. Sans être historien, Louis Schweitzer rappelle que les cathédrales n’étaient pas uniquement édifiées à la gloire de Dieu: «Quand c’est la capitale, j’imagine aussi que c’est la notion de puissance du royaume, de la ville», qui était mise en valeur par le chef d’œuvre architectural.
La pureté des formes de l’édifice ne doit pas nous faire oublier que les motivations de ses auteurs étaient diverses. Il s’interroge sur la place accordée à Jésus-Christ dans ces édifices vertigineux où la grandeur de Dieu est davantage mise en avant que sa proximité. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser le passé ni de tenter un retour, dans tous les cas impossible, à un ordre social révolu depuis des siècles.

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Des dons si vite arrivés
Dans un deuxième temps, l’annonce de dons de centaines de millions d’euros pour la restauration de Notre-Dame a quant à elle suscité des émotions plus négatives. S’il s’agit des accommodements de l’Etat, responsable de l’entretien du bâtiment, avec les grands groupes industriels, Louis Schweitzer y voit surtout une «opération de communication», ces dons ayant bénéficié d’une médiatisation inégalable.
A l’heure où les entreprises se plaignent du manque de moyens et demandent à leurs salariés de se serrer la ceinture, cette générosité subite peut mettre mal à l’aise, et pose la question de la place de l’argent dans notre société.
Ce sont d’ailleurs les rapports troubles entre l’Eglise catholique, le pouvoir et l’argent qui avaient déclenché la révolte des Réformateurs, avec la vente des indulgences pour bâtir Saint-Pierre de Rome. Pour autant, les évangéliques ne devraient pas se croire insensibles à de telles tentations. «Si le jeune homme riche venait dans une Eglise évangélique, on lui proposerait vite de devenir membre du Conseil», se désole le théologien. Se garder de l’amour de l’argent reste un défi récurrent pour tous les chrétiens.
L’Europe n’est plus chrétienne
Enfin, la question de la reconstruction de Notre-Dame de Paris pose la question des valeurs qui structurent la société. Derrière le président Emmanuel Macron, qui promet que «nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore», et les partisans d’une reconstruction à l’identique, Louis Schweitzer discerne les progressistes, pour qui ce qui est nouveau est nécessairement mieux, et les conservateurs, qui prétendent le contraire. Or une troisième voie, celle de choisir ce qui est bien, existe. Mais comment la discerner?
Le politologue Olivier Roy, auteur de l’essai L’Europe est-elle chrétienne? (éd. Seuil) constate que les Européens n’ont plus seulement tourné la page de la foi chrétienne, mais également des valeurs chrétiennes depuis Mai 1968. «Avec les Lumières, on change de modèle métaphysique, et même de modèle ontologique, car c’est une autre manière de fonder la vérité, mais on ne change pas de système moral. Jusqu’aux années 1960, la laïcité, c’est du christianisme sécularisé; tant les valeurs que la vision anthropologique de la famille sont partagées», confie-t-il au Nouvel Obs.
Il note que l’Eglise catholique a engagé un combat pour défendre des normes, par exemple à travers la Manif pour tous, mais qu’elle ne peut réussir car la société rejette les valeurs qui sous-tendent ces interdits. Même les politiciens populistes qui séduisent certains chrétiens sont en réalité des identitaires post-modernes. Leur discours sur l’Europe chrétienne est, selon Olivier Roy, uniquement destiné à contrer l’immigration musulmane. En revanche, les populistes font preuve du même libertinage sexuel, du même «individualisme désirant», que les partisans de la mondialisation libérale.

Héritage chrétien
Olivier Roy invite donc les chrétiens européens à reprendre un rôle prophétique, indispensable dans une société qui souffre d’un manque de repères. «Il ne s’agit pas de revenir à un christianisme affiché, mais à un certain esprit du christianisme», plaide-t-il dans une interview au journal La Croix. Pour Louis Schweitzer, c’est justement la foi chrétienne qui permet d’articuler une vision morale cohérente. La Bible présente des normes fondées sur des valeurs elles-mêmes reflétant le caractère de Dieu qui intervient dans l’Histoire, avant tout en Jésus-Christ.
Les malheurs de Notre-Dame de Paris servent de révélateur des rapports compliqués que les Européens post-modernes entretiennent avec leur héritage chrétien. Toutefois, dans Notre-Dame en flammes, une image a marqué: celle de la croix restée debout, intacte. Elle doit encourager les chrétiens à offrir Jésus-Christ à leurs concitoyens déboussolés.

Célia Evenson

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