Les évangéliques sont-ils nombrilistes?

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Dans une société où l’individualisation est croissante, la tentation est grande pour l’Eglise de se centrer sur elle-même. Quelles précautions mettre en place? Perspectives.

Activités d’Eglises toujours plus nombreuses, louange moderne davantage focalisée sur l’individu, prières orientées vers ses propres besoins (ou à la limite ceux de l’Eglise), les communautés évangéliques sont-elles devenues un peu trop centrées sur elles-mêmes?

Des situations différentes
Les Eglises évangéliques sont multiples et diverses. Dès lors, toute généralisation s’avère risquée et forcément caricaturale. Professeur d’éthique et de spiritualité à la Faculté Libre de Théologie évangélique (FLTE) de Vaux-sur-Seine, Louis Schweitzer voit plutôt le nombrilisme comme «une tentation forte, un danger». Pour lui, «on y succombe parfois mais pas toujours».
Il souligne ainsi qu’il peut arriver que des Eglises se distinguent par une grande générosité et une forte capacité à s’engager autour d’elles. La communauté d’Yves Bulundwe en fait partie. Bien que créée récemment, l’Eglise a fait le choix de s’investir dans des associations existantes pour pallier son manque de moyens et concrétiser son désir de s’ouvrir aux autres. Ce type d’engagement ne se retrouve pas partout pour autant. Le jeune pasteur de Lausanne a l’impression que pendant longtemps «on a surtout développé des Eglises très pastorales où les gens viennent parce qu’ils ont besoin qu’on prenne soin d’eux». Ces communautés ont tendance à être un peu repliées sur elles-mêmes.

Les raisons sous-jacentes
Plusieurs éléments peuvent être avancés pour expliquer la concentration de certaines Eglises sur leur propre fonctionnement. Deux d’entre eux semblent jouer un rôle particulièrement déterminant. En premier lieu, Evert Van de Poll, professeur à la Faculté de théologie évangélique de Louvain, précise qu’une communauté «n’a pas toujours en interne les ressources humaines, ni les compétences pour s’intéresser à des questions qui dépassent son cadre local».
De plus, la problématique de l’ecclésiologie semble aussi être déterminante. L’accent important mis sur l’Eglise locale dans le monde évangélique francophone actuel a une incidence sur la façon de percevoir et de vivre l’Eglise. Louis Schweitzer fait le parallèle avec le catholicisme: «Quand on parle à un catholique, il va d’abord avoir conscience d’être membre de l’Eglise catholique et seulement ensuite d’une paroisse locale.» Il reconnaît toutefois qu’il y a du positif comme du négatif dans ces deux approches.

La nécessité de s’ouvrir
Pour insister sur l’importance d’aller vers les autres, le pasteur Yves Bulundwe cite le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer qui affirmait que l’Eglise «n’est Eglise que si elle est là pour les autres». Une communauté ne peut pas vivre en vase clos. C’est d’ailleurs rarement le cas. En général, une Eglise va s’ouvrir à des degrés et dans des domaines différents.
Pour autant, si tout chrétien ne s’investit pas directement pour la justice ou dans le social, ces questions ne peuvent pas être absentes de la spiritualité de chacun. Louis Schweitzer l’exprime ainsi: «Il peut y avoir une diversité de vocations dans l’engagement social ou politique, pas dans le souci et la prière pour ces questions.» Ces préoccupations doivent être partagées par tous.

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Intercession pour tous
Un culte est forcément restreint dans le temps. Il n’est pas possible de tout y aborder. Il faut faire des choix. Il n’empêche, Evert Van de Poll rappelle qu’«il y a un moment au moins dans le culte où il faut s’ouvrir». Il s’agit de l’intercession: un temps où l’on prie pour le monde qui nous entoure en suivant l’exhortation que l’apôtre Paul laisse dans sa première épître à Timothée (1 Tim. 2, 1-4). Or malheureusement, le pasteur originaire des Pays-Bas signale que «c’est le parent pauvre de nos cultes». Pour Louis Schweitzer, les évangéliques paient là le prix de leur absence de liturgie «qui peut dans certains cas appauvrir le contenu des cultes». Ancien à l’Eglise Bonne Nouvelle de Sarreguemines, Albert Kloster reconnaît que ce type de prière n’est pas systématique le dimanche matin mais est davantage présent lors des réunions en semaine.
Il ajoute que «l’intercession pour le monde se fera plus facilement lors d’un culte s’il y a un événement important». C’est ainsi que l’Eglise a prié pour les autorités et la situation après le récent attentat de Strasbourg.

Des ressources à disposition
Les Eglises locales, et à plus forte raison celles qui sont de petite taille, manquent parfois de moyens pour se tenir informées. La presse (notamment chrétienne), les communiqués des œuvres ou encore les lettres de nouvelles des missionnaires sont autant d’occasions d’alimenter les sujets de prière d’une communauté et de lui permettre de s’ouvrir sur l’extérieur. Bien que non-rattachée à une union d’Eglise, la Bonne Nouvelle de Sarreguemines profite de ce type de ressources. Albert Kloster explique ainsi qu’un temps de prière a pu porter sur des questions de bioéthique suite à une communication du CNEF (Conseil national des évangéliques de France) sur le sujet.

Des cultes thématiques
Allant encore un peu plus loin, des œuvres - comme le SEL, Michée France ou Portes Ouvertes - proposent des canevas pour des cultes annuels abordant les sujets dont ils sont les porte-voix. Louis Schweitzer est plutôt enthousiaste quant à ces initiatives: «Si ces cultes n’existaient pas, il faudrait les inventer.»
La participation des Eglises à ces événements est variable selon les thématiques mais il y a là une véritable occasion de sensibiliser les membres de sa communauté. S’il reconnaît que «c’est un bon début», Evert Van de Poll signale toutefois quelques limites à ce type de rencontres. «Ces cultes sont intéressants mais ils portent souvent sur des problématiques lointaines. Il peut aussi y avoir un effet néfaste qui fait que l’on se donne bonne conscience en organisant un temps comme celui-là.» Il préconise alors d’encourager, lors des cultes, les témoignages de membres de l’Eglise engagés dans la société. A chacun de trouver sa formule, pourvu que le résultat fasse preuve d’équilibre et d’ouverture!

Nicolas Fouquet

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