Dernière récréation: Un monde difficile à expliquer (10)

Marie Theulot, auteure notamment de Le plongeon interdit (éd.Ourania) et Quais d’exil (éd. Ourania) vous propose la nouvelle Dernière récréation.

Le sablier du temps, il est là en 3D, aimantant le regard de Clémence. Il égrène inexorablement les dernières minutes de sa dernière récréation. Dans ce puzzle du souvenir, où les morceaux peuvent s’imbriquer à l’infini, c’est une date, juin 2002, qui en devient une pièce maîtresse.
Un courrier du ministère est arrivé, demandant aux enseignants de sensibiliser les élèves aux dérives du racisme et de l’antisémitisme et de les combattre en mettant en avant les valeurs de tolérance, de fraternité et de démocratie. Car le 21 juillet 2002 sera célébré le 60e anniversaire de l’une des pages les plus noires de notre histoire, la rafle du Vel d’Hiv à Paris. Le sujet captive. C’est une véritable ruche qui s’active ce matin-là. Les élèves travaillent en trois ateliers: la rafle elle-même, l’étoile jaune et les autres discriminations, et les Justes, ces personnes qui ont su désobéir pour sauver des vies.
Mostapha a choisi de travailler sur la rafle. C’est avec le magazine Je lis des histoires vraies à la main qu’il s’approche de Clémence. Ses sourcils sont froncés, son regard obscurci. Elle s’attend à une question sérieuse.
- Maîtresse, on ne m’avait jamais dit que des milliers de Juifs avec leurs enfants avaient autant souffert, tous enfermés dans ce truc à vélo et qu’ils allaient être déportés et mourir. Alors, pourquoi aujourd’hui en Palestine, ils font souffrir les autres?
La question, en plus d’être sérieuse, est embarrassante. Clémence se sent démunie. Mostapha a neuf ans et il répète ce qu’il a entendu.
- C’est compliqué ce qui se passe en Palestine, par contre je pourrais aussi te citer de beaux exemples de fraternité.
Elle a conscience qu’elle vient de botter en touche, ce qui ne lui ressemble guère, mais elle n’a pas dans sa poche un théologien capable de lui souffler une réponse sur le cycle infernal du persécuté-persécuteur. Miracle, Mostapha semble s’en contenter.
Ce soir-là, Clémence aurait pu composer le blues de l’instit. Qu’il est dur à expliquer aux enfants, ce monde!
Elle rêve de celui où le loup pourra vivre avec l’agneau et la panthère se coucher avec le chevreau et où on ne commettra plus ni mal, ni destruction, comme le promet le prophète Esaie. «Seigneur que ton règne vienne» fut sa prière du soir, dans un soupir...

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