Abus sexuels: les Eglises appelées à la vigilance

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Mieux vaut prévenir que guérir

Cinq conseils proposés par l’organisation Reducing the Risk pour restreindre les abus sexuels dans les Eglises:
1. Eviter les délits de faciès: gentil grand-père ou jolie jeune femme, un prédateur éventuel n’en aura généralement pas l’air. Dans 25% des cas, il s’agira même d’un autre enfant.
2. Observer: la personne profite-t-elle de la confiance qu’elle inspire pour s’isoler avec des enfants, sans la présence d’autres adultes, y compris en dehors de l’Eglise?
3. Protéger: placer des fenêtres dans les portes des garderies et salles de classe; y imposer soit la présence de deux adultes, soit une porte/fenêtre ouverte. N’accepter comme animateurs que les membres de l’Eglise depuis au moins six mois.
4. Prévenir: réclamer aux moniteurs soit un engagement moral d’absence d’antécédents pédophiles, soit un extrait de casier judiciaire. Annoncer les mesures qui seront prises par l’Eglise à la moindre allégation.
5. Prier: plutôt que de se précipiter dans des soupçons stériles voire nocifs, supplier Dieu de mettre en lumière ce qui doit l’être.

Des scandales d’abus sexuels dans les Eglises éclatent au grand jour. Comment réagir en amont? Le point.

Huit mille représentants des Eglises de la Convention baptiste du Sud (SBC) aux Etats-Unis, ont décidé le 12 juin à la majorité d’adopter une résolution condamnant «le fléau des abus sexuels» et ont enjoint les autorités gouvernementales à revoir les délais de prescription pour poursuivre les auteurs de tels actes. La veille, ces «messagers» avaient voté pour modifier la constitution de l’union d’Eglises afin de permettre d’exclure de leurs rangs les Eglises locales qui gèreraient mal les cas d’abus sexuels. Plus des deux tiers des représentants ont également voté en faveur de la création d’un comité chargé d’examiner les questions relatives aux abus sexuels.

Abus révélés
En décembre 2018, face au scandale à tiroirs révélé dans l’Eglise catholique en France et dans le monde, Etienne Lhermenault, alors président du Conseil national des évangéliques de France (CNEF) après avoir fait part de sa compassion envers les victimes, s’était dit atterré par les révélations. Il avait toutefois estimé qu’il serait malvenu que les évangéliques jouent les donneurs de leçon.
Quelques mois plus tard, en février, la presse révélait que plus de 700 personnes - dont des mineurs - ont été victimes d’abus sexuels dans des Eglises de la Convention baptiste du Sud (SBC) aux Etats-Unis ces vingt dernières années.

Le silence de l’Eglise
Dans un entretien pour le Washington Post en mai 2018 - soit plusieurs mois avant la révélation du scandale de la SBC - Basyle «Boz» Tchividjian tirait la sonnette d’alarme. Pour le petit-fils de Billy Graham et fondateur de l’association GRACE (Godly Response to Abuse in the Christian Environment qui se traduirait par «réaction selon Dieu aux abus dans le milieu chrétien») les abus sexuels au sein de l’évangélisme rivaliseraient avec les scandales de l’Eglise catholique au début des années 2000.
Si les abuseurs de l’Eglise catholique ont bénéficié d’une dissimulation institutionnelle, leur système hiérarchique a permis aux journalistes de documenter un scandale systémique. Chez les évangéliques, cette collecte de données est rendue difficile par une hiérarchie souple - voire absente - et l’autonomie des Eglises locales (congrégationalisme).
Selon le pasteur québécois Pascal Denault, ancien aumônier de prison et auteur du livre Le côté obscur de la vie chrétienne (éd. Cruciforme), l’atteinte sexuelle par une personne dans l’Eglise serait plus grave que le même acte en dehors de l’Eglise en citant Mat. 18, 6 sur ceux qui scandalisent les petits qui croient.
Pourtant, «les Eglises font difficilement face au péché en général et au péché de leurs responsables en particulier», affirme Etienne Lhermenault. Le théologien voit plusieurs raisons à ce silence: «Le déni ou l’impossibilité à admettre qu’un responsable ou un membre puisse être coupable de péchés aussi graves, la crainte du conflit perçu comme négatif en soi, le souci du témoignage et la peur de nuire à l’image de l’Eglise ou de l’Evangile, et parfois un mauvais enseignement sur le pardon assorti d’un impératif qui exclut d’examiner la gravité de la faute.»

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Pas naïfs mais proactifs
Une des justifications théologiques à ce mutisme se trouverait dans la parole de l’apôtre Paul en 1 Cor. 6 sur les procès. «Du coup, si les responsables locaux étouffent l’affaire, les chrétiens n’ont souvent pas de recours au niveau de l’union d’Eglise, en raison du congrégationalisme, et renoncent à aller en justice», décrit Etienne Lhermenault. Comment changer les choses pour que ces situations dramatiques ne se répètent pas?
L’Eglise évangélique C3 Lausanne a par exemple mis en place une procédure en vue de la prévention des abus sexuels sur mineurs. Depuis 2015, une charte doit être signée par chaque bénévole qui s’engage dans l’enfance. «Ce sont des procédures préventives et des directives pour éviter toute situation qui pourrait amener à un abus, par exemple, un bénévole n’a pas le droit d’être seul porte fermée avec un enfant dans une salle», explique Mélanie Wyss, ancienne responsable du secteur de l’enfance dans l’Eglise, à l’origine de la procédure.
«Aborder le sujet permet d’ouvrir la porte à la discussion, cela crée un cadre de confiance pour les parents. Cela montre aussi que nous ne sommes pas naïfs mais proactifs!» Des procédures similaires existent également à l’Armée du Salut. «Elles permettent de mettre un cadre sécurisé en termes de lieu d’accueil des mineurs, des méthodes d’organisation des activités et du recrutement du personnel qui encadre les mineurs», explique le major David Vandebeulque, secrétaire territorial jeunesse en France et en Belgique.

Redevabilité de la part des responsables
Pour Etienne Lhermenault, «faire de la prévention en donnant un enseignement sur le sujet aux responsables et aux membres pour que le danger soit bien identifié et plus facilement dénoncé» est une des réponses possibles. Selon l’ancien président du CNEF, il s’agit également de «mettre au point une déontologie pastorale plus précise sur le sujet - ce à quoi s’attelle le CNEF - et de demander aux responsables, quels qu’ils soient, d’être accompagnés et d’avoir des lieux où ils rendent compte de ce qu’ils font». A la transparence, «un concept trompeur parce qu’inapplicable dans les faits», Etienne Lhermenault lui préfère nettement la responsabilité avec des vis-à-vis auxquels on rend des comptes sur des sujets précis. La trop grande solitude, voulue ou subie, des responsables d’Eglises serait selon lui «propice aux dérapages et aux abus».

Rachel Gamper et David Métreau

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