Dernière récréation: Une page se tourne (11)

Marie Theulot, auteure notamment de Le plongeon interdit (éd.Ourania) et Quais d’exil (éd. Ourania) vous propose la nouvelle Dernière récréation.

La plus longue, la dernière récréation de l’année vient d’être sifflée. Clémence, tout à ses souvenirs, n’a pas entendu le son strident. Elle reste immobile. Une petite main lui tapote le bras et la voix se fait cajolante.
- Maîtresse, c’était ta dernière récréation, mais tu nous as promis qu’on chanterait encore.
C’est l’élève qui prend soin du maître. Clémence se laisse faire. Elle ne lâche pas la main ferme qui l’emmène dans la classe. Son regard s’attarde sur la fresque où des dizaines de pommes rouges, vertes, jaunes laissent éclater la lumière à la manière de Cézanne, lui qui avec sa pomme voulait étonner tout Paris. Son modèle avait stimulé une envie de peindre comme jamais. Aurélie s’était écriée «Moi, avec la mienne, je veux étonner toute la Bourgogne.» Un désir spontané qui fait encore sourire Clémence aujourd’hui. Et elle en a besoin, pour refouler une marée montante de larmes.
- Avant de chanter, j’ai une question. Que retenez-vous de l’année passée ensemble?
Les réponses fusent.
- Moi, c’est le voyage en Alsace.
- Moi, c’est la décoration du préau.
- Moi, mon anniversaire tout en allemand, avec de bons petits bredalas.
- Rien de tout ça pour moi, lance Théo, en décalé.
Le silence s’installe pour accueillir ce qui ressemble à une confidence:
- Pour moi, maîtresse, mon meilleur souvenir, c’est toi!
Et il éclate en sanglots. C’en est trop! Les larmes coulent sur presque tous les visages enfantins et Clémence craque, elle aussi, en entendant une aussi jolie déclaration d’amour. Elle balbutie un «merci à tous» et entonne leur chant préféré. Dis, t’as vu ma bulle, grâce à elle, nul ne peut m’empêcher de voler. Pas de pollution - respiration - il faut savoir aimer pour s’élever.
Et chacun avec sa bulle reprend de la hauteur. Un moment de grâce. Le chagrin est moins lourd. Puis, on se quitte en se souhaitant un bel avenir. Clémence franchit une dernière fois le portail. Le cartable sans poignée déborde de mots tendres et de dessins. «Apprends-nous à bien compter nos jours afin que notre cœur acquière la sagesse.» Comme ce matin, le Psaume 90 l’accompagne et trouve son ancrage dans le miroir de la prière. Elle affleure sur ses lèvres: je désire Seigneur la sagesse que tu promets à qui te la demande pour chaque ligne que j’écrirai avec toi sur cette page blanche de ma vie...

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