Mission: Innover ou reproduire un modèle vieux de 2000 ans?

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La mission doit faire face à la réalité d’un monde qui change de plus en vite. Comment faire face à ces contraintes nouvelles? Quelles innovations peuvent soutenir cette œuvre? Dossier.

La mission rime-t-elle avec innovation? Ou ne fait-elle que reproduire un modèle datant de l’époque des premiers chrétiens? «Il existe une certaine tension quand on aborde la question de la mission», déclare Léo Mutzner, directeur de SIM Suisse. «Il s’agit de continuer ce qu’on fait depuis toujours: partager l’Evangile, mais la manière de le faire évolue au fil du temps. Nous sommes dans la nécessité d’innover, de tenir compte de l’évolution de la société et de l’Eglise, d’être dans un changement permanent.»

Une question de définition
Sur la définition même du mot, «il y a le développement d’une conception de la mission comme l’annonce de l’Evangile défendue par les représentants de l’Occident, vers une notion holistique de mission, la “mission intégrale”, introduite surtout par les ressortissants du Sud», décrit Hannes Wiher, médecin et professeur de missiologie. «En tant qu’organisation missionnaire, nous avons conscience que la mission ne va plus dans le sens Occident vers les pays du Sud mais de partout vers partout», complète Léo Mutzner. «Si la mission est le partage de l’Evangile avec les autres dans des contextes sociaux et culturels sans cesse nouveaux et différents, on ne peut faire autrement qu’innover continuellement ses approches», poursuit Hannes Wiher.

De l’Ecriture vers la digit-oralité
Pour le missiologue, la recherche d’innovation ne date pas d’hier, la première innovation dans l’histoire de la mission était, selon lui, la traduction de la Bible dans les langues locales. «La Bible se présente ainsi toujours dans des couleurs nouvelles. Quand les nouvelles technologies de communication sont arrivées, les missionnaires en ont profité: radio, cassettes, TV, internet, smartphones. Traditionnellement les missionnaires ont alphabétisé les nouveaux convertis pour qu’ils puissent lire la Bible.» Mais ces dernières décennies, des études et des observations ont démontré qu’une large partie de la population a une préférence pour une transmission orale plutôt que littéraire. «Ainsi les missionnaires ont introduit des approches orales utilisant les technologies audiovisuelles. En reprenant la manière de communiquer par SMS ou WhatsApp on parle d’ailleurs de “digit-oralité”», explique Hannes Wiher.
Un champ de mission qui serait aussi numérique? «Les évangéliques ont l’habitude de suivre les développements technologiques. Cette ouverture à l’innovation comporte d’ailleurs un paradoxe par rapport à leur conservatisme. Ce fait a été constaté avec étonnement par les sociologues des religions», relève Hannes Wiher. «Le monde devenant de plus en plus numérique, les approches d’évangélisation le seront également. Toutefois, dans le partage de l’Evangile le témoignage authentique d’ami à ami intégré dans la vie quotidienne restera essentiel.»
Ceux qui reproduisent des modèles vieux de 2000 ans existent encore, mais sont de moins en moins nombreux. En effet ces modèles marchent de moins en moins, estime le professeur de missiologie, avant de s’interroger: «Si Billy Graham vivait encore, aurait-il encore autant de succès? On peut en douter car les générations qu’il a atteintes avaient encore des notions de la Bible que les générations actuelles n’ont plus.»

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Plus de relationnel
Le cheminement vers la foi ou «processus du discipulat» serait aujourd’hui plus progressif et prendrait plus de temps. «Dans les nouvelles générations, nous observons un fonctionnement moins axé sur les règles et davantage sur le relationnel. Ainsi les approches relationnelles, orales et intégrales sont d’autant plus logiques», assure Hannes Wiher.
Léo Mutzner qui a été pasteur en France pendant trente ans a observé de grands changements dans l’approche de la mission. «Nous sommes aujourd’hui plus attentifs à cette nécessité que les personnes soient plus libres dans leur décision». Le partage de l’Evangile, tout comme l’action sociale doivent se faire selon lui dans le respect. «Il nous faut développer une éthique dans l’évangélisation». La mission, notamment au sein de la SIM, a également évolué vers davantage de professionnalisation. «Nous envoyons peu de missionnaires “classiques”. La plupart de nos envoyés partent avec leurs compétences professionnelles. Nous avons plus de personnes qui partent avec un projet professionnel qu’avec un projet missionnaire au premier abord. Nous développons l’approche Business as Mission» (lire l’article dans le dossier).

Au service des Eglises
La mission évolue aussi dans ses relations avec les Eglises locales, vues comme les partenaires d’un même objectif. «Nous sommes au service des Eglises et nos actions sont complémentaires», insiste Léo Mutzner qui souligne l’aspect formateur des organismes missionnaires.
«Une Eglise locale qui veut par exemple commencer un travail parmi des personnes migrantes peut envoyer certains de ses membres pour une courte mission dans le pays d’origine de ces migrants. Ainsi, après trois ou six mois, ces envoyés reviendront dans leur Eglise riches de connaissances des contextes culturels, religieux et économiques, afin d’apporter un meilleur soutien à ces personnes migrantes en Europe.» Un enrichissement mutuel qui permet, selon le directeur de la SIM en Suisse, de vivre la dimension d’Eglise universelle. Et si c’était ça, la vraie innovation?

David Métreau

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