Les protestants irlandais ont-ils la clé du Brexit?

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L’arithmétique parlementaire a donné un droit de veto aux députés de l’Ulster Unionist Party (UUP), des protestants conservateurs. La clé du Brexit est-elle là? Pour corser le tout, le Parlement irlandais lui-même est à l’arrêt depuis mille jours. Analyse.

Le Royaume-Uni est à quelques jours d’une sortie hasardeuse de l’Union Européenne, un accord entre les deux parties n’étant toujours pas trouvé. La raison principale de ce blocage? L’opposition des députés unionistes d’Irlande du Nord envers le deal proposé, lequel prévoyait que l’Irlande du Nord resterait dans l’Union douanière européenne, afin d’éviter la réapparition d’une frontière physique entre le Nord et le Sud de l’île et le retour d’un conflit armé entre nationalistes et unionistes.
Or ces dix députés fournissent les voix manquantes au parti conservateur britannique pour se maintenir au pouvoir à la Chambre des communes. Voici les députés de l’UUP capables, du moins en théorie, de faire pencher la balance. De fait, l’Irlande du Nord a voté à 56% pour rester dans l’UE.

Les pasteurs ne savaient pas quoi conseiller
«De nombreux évangéliques ont voté pour rester et pour sortir», estime Mark Baillie, responsable des politiques publiques pour une ONG d’Irlande du Nord. «Le débat ne se posait pas en termes théologiques» pour la plupart des chrétiens avec lesquels il a échangé. Si les pasteurs n’ont pas l’habitude de donner des consignes de vote, il leur arrive d’être sollicités discrètement par leurs ouailles dans ce sens. Pour la première fois, «nous ne savons pas quoi conseiller» ont confié certains d’entre eux à David Blevins, protestant évangélique et correspondant de la chaîne de télévision britannique Sky, à l’occasion du vote sur le Brexit.

Le premier parti irlandais à voter la sortie
Celui-ci rappelle d’ailleurs que le DUP (Parti unioniste démocrate, premier parti au sein de l’Assemblée d’Irlande du Nord) lui-même s’est positionné très tardivement comme le seul parti d’Ulster à défendre le Brexit. C’est dire combien a été délicat le choix des Irlandais du Nord, dont le territoire est le seul britannique à avoir une frontière terrestre avec l’Union Européenne. Les évangéliques sont bien conscients de l’impact du Brexit sur l’accord du Vendredi Saint de 1998 et donc sur la paix.
De plus, les agriculteurs protestants qui font partie des soutiens clés du DUP seront durement touchés par une sortie de l’UE sans accord, laquelle les gênera pour exporter leur production. «Ils ont besoin d’une solution, et certains reconnaissent que le backstop [«filet de sécurité», soit le maintien dans l’Union douanière par défaut ndlr] pourrait être la seule solution» explique le journaliste.
En fin de compte, c’est l’argument de la souveraineté nationale face à Bruxelles qui a fait pencher la balance au sein du DUP. «Il faut regarder en arrière vers les racines du parti» explique David Blevins. Lorsque le DUP n’était encore qu’un petit parti protestataire, il «considérait l’UE comme un club catholique, dominé par la pensée romaine». Ils sont également méfiants envers la Cour européenne des droits de l’homme et estiment qu’elle usurpe des prérogatives nationales.

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Les évangéliques n’ont nulle part d’autre où aller
«De nombreux politiciens et employés du DUP sont des chrétiens pratiquants et de nombreux évangéliques votent pour le DUP» reconnait Mark Baillie. Toutefois, les évangéliques nord-irlandais ne votent pas tous pour lui. «Les chrétiens évangéliques ont des préoccupations variées et d’aucuns mettent en priorité certains enjeux plutôt que d’autres» précise-t-il.
Avec le temps, le parti a doublé l’Ulster Unionist Party (UUP), lequel avait négocié la paix, comme principal parti des électeurs protestants souhaitant rester britanniques, lors de la mise en œuvre de l’accord du Vendredi Saint. De nombreux unionistes considéraient que l’UUP faisait trop de concessions aux nationalistes (indépendantistes) sans recevoir suffisamment en retour. De plus, le DUP est le seul parti dont le programme est conservateur sur les questions d’éthique. Cependant, les évangéliques «n’ont nulle part d’autre où aller» estime David Blevins.

Parlement irlandais bloqué et soumis au bon vouloir de Londres
Pour compliquer la situation, l’Assemblée d’Irlande du Nord, laquelle gère les affaires intérieures de la Province et où les deux principaux partis doivent se partager le pouvoir, est suspendue depuis janvier 2017, suite à la détérioration des relations entre le DUP et le parti nationaliste Sinn Féin. Depuis, c’est le parlement britannique qui gouverne directement. Pour reprendre la collaboration et permettre aux institutions de fonctionner normalement, le Sinn Féin exige la parité de la langue irlandaise et la légalisation du mariage entre personnes de même sexe. Des points dont ne veut en aucun cas l’électorat conservateur du DUP.
Pendant ce temps, le veto du DUP sur le Brexit agace, ou choque, de nombreux autres Britanniques. Les députés de Westminster pourraient profiter de cette vacance du pouvoir pour légaliser le mariage homosexuel et l’avortement dans la province le 21 octobre, si la collaboration ne reprend pas avant.

L’enjeu de l’avortement s’invite dans la bataille
Serait-ce une mesure de rétorsion face à ce qui est vécu comme un chantage de la part d’une minorité têtue et archaïque? Si David Blevins imagine que cela pourrait être en partie un moyen de pression sur le DUP, Mark Baillie y voit avant tout un choix idéologique. Se référant au compte-rendu des débats au parlement, «de nombreux députés à Westminster croient que l’Irlande du Nord est en retard sur son temps sur les questions sociétales et doit être amenée à s’aligner sur les normes du reste du Royaume-Uni.»
L’Irlande du Nord s’apprête donc à basculer d’une législation parmi les plus restrictives sur l’avortement à une législation encore plus permissive qu’en Angleterre, autorisant l’avortement sans justification jusqu’à ce qu’un fœtus soit viable hors du ventre de sa mère. La mobilisation des évangéliques, horrifiés, est sans précédent. Certains sont prêts à faire passer «les vies avant la langue», d’autres estiment que c’est peine perdue. Des catholiques pro-vie votent même pour le DUP.
Pour David Blevins, le Brexit nuit au témoignage des évangéliques en Irlande du Nord. «Cela monopolise l’attention», empêchant de parler d’autre chose. Les pasteurs appellent leurs ouailles à surveiller leur langage. «La politique est devenue tellement toxique!» regrette le journaliste.

Célia Evenson

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