D’Eden à la théologie critique: la longue histoire du relativisme

image: D’Eden à la théologie critique: la longue histoire du relativisme
© iStockphoto

Les sociétés humaines avancent en tension entre progressisme et conservatisme. Cette opposition nourrit les débats actuels autour de questions éthiques, de culture d’Eglise et de projets sociétaux concernant, par exemple, le droit de la famille. Historiquement, les chrétiens n’ont pas toujours été du côté conservateur, étant même à la pointe du progressisme en période de réveil. Un rappel historique, le verdict de trois pasteurs et un test perso constituent ce dossier du Christianisme Aujourd’hui.

En tant que courant de pensée, le relativisme tire sa source dans le monde gréco-romain; selon lui, il n’y aurait ni valeur absolue ni transcendance pour déterminer la pertinence d’un système de croyances. Dès lors, celui-ci n’est pas moral en soi, mais défini comme tel de manière subjective. «L’homme est la mesure de toute chose» écrivait Protagoras. A Jésus qui déclarait: «Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix», Ponce Pilate a répondu avec dédain: «Qu’est-ce que la vérité?»
Ravi Zacharias, apologiste chrétien bien connu Outre-Atlantique, fait remonter le relativisme au récit même des origines de l’humanité. «Le postmodernisme est apparu dans le jardin d’Eden lorsqu’Adam et Eve se sont interrogés: “Dieu a-t-il vraiment dit?”»

Jésus et la lettre de la loi
Le conservatisme s’attache à la tradition comme un garant du bon sens et tend à préserver l’ordre social existant, qu’il considère basé sur des lois naturelles ou transcendantes. Quand il est appliqué aux chrétiens, il désigne l’attachement à des fondements de la foi posés comme absolus.
Pour le pasteur suisse Jean-Pierre Besse, le mot «conservatisme» est toutefois piégé. Selon lui, c’est le fondamentalisme qui décrirait mieux la position évangélique.
Jésus s’est d’ailleurs souvent heurté à un conservatisme religieux qui lui faisait barrage: «Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu au profit de votre tradition?» (Mat. 15,3).
«L’apôtre Paul avait compris que depuis Jésus, on ne pouvait plus rester enfermé dans la lettre de la loi» commente Jean-Pierre Besse. «Il a osé dire que la circoncision étant une réalité intérieure, liée à la foi en Jésus, elle n’avait pas besoin d’être imposée aux non-juifs.» Cette idée s’est heurtée au conservatisme de Jérusalem, qui a finalement compris l’enjeu: l’évangélisation des païens.

Réforme et Lumières
Au moment de la Réforme, on assiste à une réaction conservatrice des catholiques qui s’appuyaient sur la tradition romaine pour s’opposer au Sola Scriptura des réformateurs.
Avec le siècle des Lumières, le relativisme prend de l’essor. L’Eglise perd de son autorité et le rationalisme remet la foi en question. La révolution française bouleverse l’ordre social et donne naissance aux droits de l’homme, qui ne font plus explicitement référence à Dieu.
En Suisse, le conservatisme du début du 19e siècle s’érige en réaction aux Lumières et à la République helvétique, avec l’espoir d’une restauration de l’Ancien Régime. Dans l’Eglise, cette réaction se traduit par une aile catholique romaine conservatrice d’une part et par l’apparition des Eglises libres, indépendantes de l’Etat d’autre part.

--PAGE--

Retour vers le futur
«Presque tous les mouvements de réforme et de réveil de l’Eglise ont été un retour aux sources bibliques» explique Jean-Pierre Besse. «Ils sont donc apparus comme conservateurs sur le plan théologique, mais pas sur le plan culturel, car l’Esprit nous conduit sur des chemins novateurs.»
Ce fut le cas du réveil méthodiste en Angleterre et des Eglises évangéliques plus généralement. Ces mouvements fondamentalistes ont été bien souvent avant-gardistes en matière d’œuvres sociales: création de l’école du dimanche pour des enfants travaillant la semaine, lieux d’accueil pour personnes handicapées, etc.

Le relativisme est devenu le nouvel absolu
Au cours du vingtième siècle, le relativisme culturel devient la norme. La révolution de mai 68 exacerbe les revendications de l’individu, lequel détermine sa manière de vivre à l’aune de ce qu’il considère être son bon droit.
C’est ce que Ravi Zacharias définit comme le courant autonomiste, par opposition à la théonomie (qui se réfère aux lois naturelles ou à un Dieu transcendant) et à l’hétéronomie (la loi vient d’une culture ou d’un pouvoir qui l’impose comme la vérité). Toutefois, le paradoxe de ce relativisme moral vient du fait qu’il se pose lui-même comme un absolu et cherche à s’imposer face à ce qu’il qualifie «d’obscurantisme.»

Relativiser jusqu’aux fondements
Aujourd’hui, certains courants chrétiens, en particulier dans le protestantisme, se démarquent de tout conservatisme perçu comme «légaliste». Le dogme cède au ressenti personnel. Un certain questionnement peut être utile, admet Jean-Pierre Besse, s’il permet de démarquer ce qui est normatif de ce qui est relatif à une culture ou une époque donnée. Mais cela comporte le risque de relativiser les fondements de la foi chrétienne par une interprétation de type critique de la Bible inféodée à la culture ambiante. La récente déclaration du président de la Fédération Protestante de Suisse en faveur du mariage pour tous en est une illustration.
On comprend les enjeux du relativisme et du conservatisme théologique devant des questions éthiques (telles le suicide assisté, la PMA/GPA et le mariage pour tous) mais aussi de croyances. 

Nathania Clark

Je m'abonne à Just 4U | Achat au N° | Autres articles de ce N°