Pourquoi ils vont se former dans des facultés libérales

image: Pourquoi ils vont se former dans des facultés libérales
© iStockphoto

Les lieux de formation biblique et théologique évangéliques ne manquent pas. Pourtant, certains étudiants font le choix des académies universitaires en toute connaissance de cause. Enquête.

Si les évangéliques qui désirent se former aux sciences bibliques et à la théologie se rendent dans les écoles qui suivent leur ligne, il est néanmoins assez commun d’en trouver également dans les facultés officielles, rompues à la méthode historico-critique. Loin d’être anecdotiques, ces situations semblent être minoritaires en Suisse mais, paradoxalement, elles sont courantes en France.

Parité voire léger avantage aux évangéliques
Valérie Nicolet est maître de conférences et depuis peu doyenne à l’Institut Protestant de Théologie (IPT), faculté de Paris, l’organe de formation des ministres de l’EPUdF. Elle explique qu’«il n’est pas vraiment possible de donner des chiffres parce que leur affiliation ecclésiale n’est pas demandée aux étudiants.» Néanmoins, elle remarque qu’«il y a quand même, depuis quelques temps, parité entre étudiants de dénominations évangéliques et étudiants rattachés à l’EPUdF pour les cours en présentiel et peut-être même une petite majorité d’étudiants évangéliques.»
Professeur de théologie à Madagascar, Timothée Minard a effectué sa thèse à la faculté de théologie protestante de Strasbourg après un premier cycle à la FLTE. Il fait le même constat: «Dans mon groupe de recherche, il n’y avait qu’un ou deux luthéro-réformés. La plupart étaient évangéliques ou adventistes.»

Les multiples raisons qui peuvent pousser à s’exiler
Les cheminements sont divers d’un étudiant à l’autre. Williane Edel, cheffe de projet à l’Alliance Biblique Française, est rentrée à l’IPT pour son master il y a trois ans. Originaire du Brésil, elle n’avait aucune idée de la ligne théologique de la faculté. «Dans mon pays, quand on parle de “réformé”, ça n’a pas la même signification» explique-t-elle.
Pasteur à l’Eglise La Fraternelle de Nyon (FREE), David Rossé a suivi l’ensemble de sa formation, bachelor et master, à la faculté de théologie de Genève. Son choix a été fait en connaissance de cause: «J’avais le désir de m’ouvrir au protestantisme au sens large.»
Quant à Timothée Minard, c’est pour effectuer un doctorat qu’il est allé dans une université critique. «Pour la recherche, on encourage à aller ailleurs et à se confronter à d’autres théologies. Si on reste dans son milieu, on n’est pas toujours remis en question.»
Chaque étudiant est différent et les raisons qui peuvent pousser un évangélique à «s’exiler» sont multiples. Certaines sont liées au statut particulier des universités luthéro-réformées dont les diplômes sont reconnus par l’Etat. Timothée Minard explique ainsi que «du fait de son appartenance à une université d’Etat, la fac’ de Strasbourg dispose de moyens importants, tant au niveau du nombre de professeurs qualifiés que des infrastructures.»
Valérie Nicolet relève qu’il peut aussi y avoir des motivations financières. «L’IPT est un peu moins cher et il y a des possibilités d’obtenir des bourses.» Enfin, si elles ne sont en général pas les seules, des considérations toutes pratiques peuvent aussi entrer en compte. Pour David Rossé, la localisation géographique a ainsi participé de son choix. «Au vu de ma situation familiale, il était appréciable de rester en Suisse.»

--PAGE--

Ils ont dû surmonter la méfiance de leur entourage
Tous les évangéliques sont loin d’aller au bout de leur cursus en faculté. Certains ont pu se méprendre sur le travail à fournir alors que d’autres seront ébranlés par la ligne théologique, laquelle traite de la Bible comme un livre purement humain sans autorité intrinsèque. Il leur arrive alors de terminer leur formation dans des instituts évangéliques. Mais d’autres se détourneront tout bonnement de la foi.
Cette crainte est fortement présente dans les milieux évangéliques. Timothée Minard la tempère toutefois: «Des remises en question profondes existent. Pour certains, cela peut aboutir à un rejet de la foi. Pour d’autres, cela débouche, au contraire, sur un approfondissement. Les deux expériences sont possibles.»
David Rossé a justement fait les frais de cette méfiance. Dans son union d’Eglises d’origine, les étudiants en théologie obtenaient habituellement un soutien financier. Lui n’a rien reçu… hormis une lettre du président de l’union. «Il m’expliquait que je ne faisais pas le bon choix» raconte-t-il en souriant.

Garder les bons outils et le souci de la nuance
Pour un évangélique, étudier dans une faculté d’obédience libérale n’est pas de tout repos. Il peut parfois être perçu comme un fondamentaliste arriéré et s’épuiser dans des débats stériles.
Si elle a traversé une profonde crise de foi en deuxième année, Williane Edel ne regrette pas son parcours pour autant. Elle en a retiré du positif: «En tant qu’évangélique, on est souvent très sûrs de nous» confie-t-elle. «Là, j’ai appris à écouter et à introduire de la nuance.»
David Rossé relève quant à lui que sa formation à Genève lui a permis de redécouvrir des richesses de l’Ecriture. «A partir du moment où l’on fait le tri dans l’enseignement reçu, les outils techniques, littéraires et linguistiques appris sont excellents pour interpréter et comprendre le texte biblique» explique-t-il.

Recommandé… mais sous réserve
Les évangéliques ayant étudié dans des facultés critiques le recommandent-ils à d’autres? Timothée Minard ne conseillerait pas forcément à un jeune d’y aller pour sa formation initiale. «Pour moi, on ne peut pas déconnecter la foi et la raison. Cela me semble problématique de mettre de côté la foi afin d’étudier rationnellement la Bible et les fondements de la foi de manière distanciée et critique.» Par contre, pour la recherche, autrement dit, ceux qui vont faire de la théologie leur métier, la situation est différente. David Rossé ne conseille ce type de formation qu’«avec des réserves et de manière très circonstanciée».
De son côté, Williane Edel a du mal à prendre position. La raison? «Dieu avait un but pour moi en m’appelant en France. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas une décision à prendre à la légère!»

Nicolas Fouquet

Je m'abonne à Just 4U | Achat au N° | Autres articles de ce N°